quelques pensées

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mardi, janvier 06, 2009

Auprès de mon Baobab... (chapitre 5)



"Ku dul toxu doo xam fu dëkk neexe. "

Si tu ne changes pas de place, tu ne peux pas savoir quel endroit est agréable. Proverbe Wolof.


Guéréo, Sénégal, décembre 2008.

Je suis assis sur le sable et en face de moi des vagues imposantes se brisent bruyamment.

Je joue de la flûte et apprécie ces instants de calme. Le soleil amorce une douce descente vers l'horizon. Le ciel en cet endroit prend une teinte orangée et la brise semble vouloir prendre un peu de repos après avoir soufflé toute la journée.

La plage est presque déserte. Au loin quelques pêcheurs travaillent encore à la réfection de leurs filets tandis que des enfants tournent autour d'eux en jouant.

Je me sens en paix en cet instant. J'en profite pour fermer les yeux, j'arrête de jouer mais j'entends toujours la musique. Les vagues continuent à porter la mélodie que j'étais en train de jouer. Elle ne s'arrête pas et reprend de plus belle, elle évolue, prend du volume. Des variations que je n'avais pas osé imaginer, s'offrent à mes oreilles. La musique vit d'elle-même et s'engage dans des chemins que j'aurais aimé emprunter. Je garde les yeux fermés, j'ai l'impression de rêver. Est-ce mon imagination ? Elle semble si proche... tellement palpable, encore plus que le son des vagues, comme si elle provenait de l'intérieur de ma tête. Puis à travers mes paupières closes je perçois une lumière venant de mon côté. Il ne peut s'agir du Soleil qui se trouve exactement en face de moi. C'est alors que j'entrouvre les yeux et j'aperçois mon vieux compagnon en train de jouer et de reprendre la mélodie que j'avais imaginée. Il a les yeux clos et le visage tourné vers le couchant. Alors je me décide à l'accompagner et à jouer moi aussi.

Ainsi nous avons joué jusqu'à ce que le Soleil disparaisse derrière l'océan. Puis l'obscurité vint annoncer l'extinction du jour et la fin de notre duo. J'étais réellement ému. Ces rencontres musicales aussi modestes soient-elles demeurent à chaque fois uniques. A la fois éphémères et éternelles elles ne font l'objet d'aucune éloge et ne souffrent point de critiques. Ces rencontres se suffisent à elles-mêmes et réjouissent le coeur de ceux qui les ont vécues.

Heureux, je romps le silence qui s'était installé depuis que la musique s'était tue.

- Cela faisait longtemps que nous n'avions conversé vous et moi...

- En effet...tu semblais bien accaparé...et peu enclin à la contemplation.

- C'est ici que je m'accorde un peu de temps. Du temps pour réfléchir, du temps pour...

- ...évacuer tes doutes ?

- Je ne peux rien vous cacher...

- Je t'écoute.

- Et bien. Ma question est de savoir ce que je fais ici ? Suis-je réellement à ma place ? Jour après jour, je suis partagé...D'un côté, je me dis que c'est une chance d'être là...que c'est une chance de voyager et de découvrir tout ce que mes yeux ont vu, de rencontrer toutes ces merveilleuses personnes.. .de vivre ces instants... ça me donne l'impression de grandir un peu et de constater la richesse du monde. Très souvent j'estime cette chance que me donne la vie de goûter à tant de belles choses...

De l'autre côté, je me dis que c'est du temps que je n'aurai pas pour me construire de solides racines, de vivre des moments auprès des personnes...de la personne avec laquelle j'aimerais vieillir. A force d'être nomade j'ai peur de perdre pied, de me condamner à une errance sans fin...A force d'idéaliser ma condition j'ai peur de me perdre dans certaines illusions qui une fois dissipées ne laisseront voir que des perspectives solitaires et tristes.

- Ton souci touche plusieurs fondements de la vie…et plusieurs questions que se sont posés toutes les générations depuis l'aube de l'humanité...Pourquoi ici et pas ailleurs ? Pourquoi maintenant et pas avant ou après ? Pourquoi les trottoirs de Paris, de Manille ou d'Alger pour apprendre à marcher ? Immobile ou en mouvement ? Seul ou accompagné ? Ce sont des questions qui n'ont pas de réponses uniques et fermes. Je voudrais seulement te rappeler quelques épisodes de ta vie. En ton temps, n'as tu pas trouvé quelques clés au cours de tes voyages ?

- Euh...mais si. Encore une fois je ne peux rien vous cacher. Ce sont vos amies les fées qui vont ont dit ça...

- Nos amies les fées. Méfies toi ! Elles sont susceptibles ! Et même si elles peuvent parfaitement lire dans ton cœur, elles accordent malgré tout beaucoup d'importance aux paroles prononcées. Raconte-moi un peu..Ces clés où les as tu trouvées ? Que t ont elles dit ?

- Et bien...j'ai trouvé plusieurs clés au cours de mes voyages...mais deux d'entre-elles m'ont particulièrement marqué. La première, je l'ai trouvée à mon arrivée en Haïti, en me promenant dans les rues de Port-au-Prince. Je m'attardais derrière mes amis, quand je baisse les yeux sur une vieille clé rouillée, de celles qui ouvrent de grandes portes lourdes avec des gonds de métal. Je l'ai ramassée alors et je l'ai considérée comme un cadeau de la vie. Peu de temps après j'ai appris que la clé était le symbole de Papa Legba... le lwa le plus puissant et le plus craint du panthéon des esprits vaudou. Papa Legba, c'est le gardien des portes du paradis, un peu un Saint Pierre...J'ai appris que c'était excellent signe de trouver ce genre de cadeau sur son chemin. Je l'ai gardé depuis.

- Et la seconde ?

- La seconde, je l'ai trouvé à Djenné...dans le sable en face d'une boutique. Quand je l'ai trouvée, j'étais pareillement seul. J'ai tout de suite pensé à la clé haïtienne car l'une et l'autre pourraient rivaliser de beauté...Dès lors je me suis senti le bienvenu dans mon pays d'accueil, le Mali.

- Et depuis ? N'en as tu point trouvé d'autres ?

- Si quelques unes, mais moins belles, moins parfaites.

- La vie est ainsi. Tout est loin d'être parfait. Les instants les plus beaux sont magnifiés par la modestie et la médiocrité des autres.

- Mais...je n'en trouve plus depuis un moment. Est-ce à dire que je me suis trompé de route ?

- Les bons signes prennent différentes formes ne crois-tu pas ? Et oublies-tu ce que tu as en main ? Ne penses-tu pas avoir quelques actes à accomplir ici et encore quelques rencontres à faire ? Et moi qui crois-tu que je sois, sinon une sorte de porteur de clés ?

- ...

Je ne parviens pas à retrouver mes mots. A ce moment précis je n'ai envie d'être nulle part ailleurs que sur cette plage en face du grand océan. J'ai besoin de réfléchir un peu et d'apprécier l'instant.

Je ferme les yeux. Je sais que lorsque je les ouvrirai à nouveau mon vieil ami ne sera plus là. Alors je prends mon temps. Le temps d'écouter l'océan, le temps d'apprécier faire partie de la farandole de la vie et de vous y tenir la main...